mai
Europa,
Europa
La
victoire de l'Europe du Nord et de l'Est
Le
55e festival de Cannes s'est clos dimanche
soir sur un triomphe de l'Europe, qu'elle
soit occidentale, de l'est ou du nord,
mais la Palme d'or est venue récompenser
un cinéaste faisant partie de l'histoire
du septième Art mais dont la dernière
production ne présente aucun caractère
exceptionnel.
Vingt-six ans après avoir présenté "Le
locataire" en compétition, Roman Polanski
a décroché la récompense suprême avec
"Le pianiste", tandis qu'Aki Kaurismäki
repartait avec le Grand Prix, avec apparemment
la plus parfaite indifférence bougonne.
Le cinéaste finlandais a permis de surcroît
à son actrice Kati Outinen, qui était
déjà dans "Au loin s'en vont les nuages"
(Cannes, 1996), de recevoir le Prix
d'interprétation féminine, l'équivalent
masculin de cette distinction revenant
à Olivier Gourmet, pour sa prestation
de maître menuisier dans "Le Fils",
des Belges Luc et Jean-Pierre Dardenne.
Comme il l'avait fait vendredi dernier,
Polanski a rendu hommage à l'ensemble
des figurants qui ont joué la population
du ghetto de Varsovie, voyant en eux
non de simples silhouettes mais bien
des acteurs à part entière. "C'est
un grand honneur de représenter la Pologne
dans ce festival. C'est un film très
important pour les Polonais. Il ne pouvait
être fait que de la façon dont il a
été présenté, et ce grâce à un engagement
incroyable, en particulier des figurants",
a déclaré Roman Polanski, durant la
conférence de presse qui a suivi le
palmarès. "Pour représenter le ghetto
tel qu'il était, il me fallait beaucoup
de monde. J'avais déjà vu des films
sur cette période et j'étais frappé
par le fait qu'on n'y voyait jamais
grand monde dans les rues, alors que
moi au contraire, je me souvenais qu'il
y avait foule. J'avais donc besoin de
tout ce monde et tout le monde a fait
corps avec moi".
Les choix
des festivaliers
"Le
Pianiste" donne surtout l'occasion au
comédien Adrien Brody de briller, même
s'il repartira sans prix, dans le rôle
d'un célèbre pianiste polonais qui parviendra
à survivre à l'écrasement de l'insurrection
du ghetto de Varsovie. Le jury a couronné
un long métrage qui témoigne seulement
du savoir-faire de son réalisateur,
mais on est loin de certaines oeuvres
précédentes, qui révélaient bien plus
que cela. Il n'y a dans "Le pianiste"
rien qui intrigue l'oeil, pas de recherches
particulières, ni l'incongruité, l'extravagance
et l'étrangeté de "Cul-de-sac", du "Bal
des vampires" ou de "Rosemary's Baby",
ni l'étude plastique de "Tess". Raconter
cette histoire tenait à coeur à Polanski,
et ce depuis longtemps, mais le réalisateur
a considérablement plus investi dans
le fond que dans la forme, alors que
le festival se voulait cette année d'une
exigence esthétique élevée.
En
définitive, hormis la principale récompense,
le palmarès aura distingué peu ou prou
les choix des festivaliers, dans une
sélection où le choix des récompenses
apparaissait plus que jamais ouvert.
La double récompense d'Aki Kaurismäki
apparaît largement méritée. "L'homme
sans passé" s'était attiré tous les
suffrages, que ce soit de la presse
ou du public. Le jury en a tenu compte
à sa manière. "Le Fils" est l'aboutissement
de la manière épurée des frères Dardenne.
En cela, il possède peut-être encore
plus de puissance que "Rosetta". Mais
ce dernier avait emporté en 1999 la
Palme d'or et le Prix d'interprétation
féminine. "Le Fils" doit se contenter
de l'honneur échu à Olivier Gourmet,
dont la performance, un terme qu'il
rejette, est parfaitement à l'unisson
de la manière des cinéastes, ce qui
en fait toute la force et la profondeur.
Les
oubliés
Avec
le Prix de la mise en scène décerné
au vétéran coréen Im-Kwon-taek, pour
"Ivre de femmes et de peinture", l'Asie
ne repart pas bredouille mais le triomphe
de 2000 est loin. Ce prix est partagé
avec l'Américain Paul-Thomas Anderson
et son "Punch-Drunk Love". Les Etats-Unis
repartent avec un prix spécialement
créé pour les 55 ans du festival, qui
échoît à Michael Moore pour son documentaire
"Bowling for Columbine". On peut s'interroger
sur la pertinence d'intercaler un documentaire
dans une compétition entre films de
fiction. Mais ce prix de circonstance
permet d'évacuer habilement toute polémique.
L'"Intervention divine" d'Elia Suleïman
avait été trop remarquée pour ne pas
être honorée.
Même
si le prix (Prix du Jury) est d'importance
secondaire et ne rend pas assez justice
à la grande originalité du film, on
peut considérer qu'il représente une
réelle victoire pour les Palestiniens.
Restent les oubliés. Au premier rang
David Cronenberg, dont le "Spider" était
tellement âpre que même ses qualités
formelles ont été complètement ignorées
par le jury. La magnifique fresque d'Alexandre
Sokourov, "L'Arche russe", a dû paraître
trop abstraite ou a peut-être été interprétée
comme une performance technique seulement,
alors qu'elle est loin de n'être que
cela. Comme il arrive souvent, la délégation
française repart bredouille.
On ne peut pas dire qu'"Irréversible"
quitte Cannes totalement à vide mais
il s'y est fait une réputation épouvantable.
Les trois autres entrées françaises
(Nicole Garcia, Robert Guédiguian, Olivier
Assayas) n'ont reçu qu'un accueil d'indifférence
polie. C'est un fait: il est rare que
le cinéma français se distingue à Cannes.
Doit-on y voir une incompréhension extérieure
vis-à-vis d'un cinéma qui chez lui se
veut dynamique, original et audacieux
?
Le
palmarès
Grand
Prix
L'Homme
sans passé, de Aki Kaurismaki
Prix
d'Interprétation Féminine
Kati Outinen pour L'Homme
sans passé, de Aki Kaurismaki
Prix
d'Interprétation Masculine
Olivier Gourmet pour Le Fils,
de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Prix
de la Mise en Scène (ex-aequo)
Punch-Drunk
Love, de Paul Thomas Anderson
Chihwaseon
(Ivre de femmes et de peinture)
de Im Kwonk-taek
Prix
du Scénario
Sweet Sixteen, de Ken Loach
Prix
du Jury
Intervention
Divine, de Elia Suleiman
Prix
du 55e Festival de Cannes
Bowling
for Columbine, de Michael Moore
Caméra
d'Or
Bord de mer, de Julie Lopes-Curval
Mention
spéciale de la Caméra d'Or
Japon, de Carlos Raygadas
Palme
d'Or du Court Métrage
Eso Utan, de Peter Meszaros
Prix
du Jury du Court Métrage (ex-aequo)
The Stone of Folly, de Jesse
Rosensweet
A Very Very Silent Film, de Manish
Sha
Semaine
de la Critique
- Grand Prix du meilleur long métrage
Respiro d'Emanuel Crialese, Italie