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Interview
Hayao Miyazaki
Le
réalisateur du chef-d'oeuvre "Princesse Monoké"
nous donne quelques clés pour comprendre sa nouvelle merveille,
"Le voyage de Chihiro" ...
Rencontre
avec une légende du cinéma d'animation, qui à
l'âge de 60 ans, s'avère toujours aussi enthousiaste
...
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On peut voir Le Voyage de Chihiro comme une sorte de visite du studio
Ghibli. Il y a dans ce long-métrage beaucoup de clins d'oeil visuels
à vos anciens films et on peut aussi identifier certains dieux à
des personnalités marquantes du studio....
C'est
tout à fait exact. Je considère personnellement que je suis Kamaji
et que Yubaba est Monsieur Suzuki, le président de Ghibli. Le fonctionnement
de la maison des bains ressemble en effet à celui du studio. Chihiro
peut même être considérée comme un jeune animateur venant nous rendre
visite. En arrivant, elle trouve Yubaba (Suzuki) en train de crier
et de donner des ordres à tout le monde. De son côté, Kamaji (Miyazaki
lui-même) est lui aussi obligé de travailler très dur sous les ordres
de Yubaba. Il est débordé, au point que même ses multiples membres
ne lui suffisent pas. Quant à Chihiro, elle va devoir se montrer
utile si elle ne veut pas que Yubaba (Suzuki) la fasse disparaître.
@ Le Voyage de Chihiro se déroule à l'intérieur
d'une maison de bains. C'est une image qui remonte à votre enfance
?
L'idée
de base du film est de montrer des dieux et des esprits venant se
relaxer dans un établissement de bains (yuya). Il est vrai que je
conserve d'étranges souvenirs des yuya de mon enfance. C'est dans
un de ces endroits que j'ai pour la première fois aperçu une peinture
de style occidental. Quand j'étais petit, j'avais aussi remarqué
dans un yuya une toute petite porte située à côté de la salle de
bain commune.
Plusieurs
nuits, j'ai tenté d'imaginer quels secrets pouvaient être dissimulés
derrière ce seuil. J'avais depuis longtemps l'idée de réaliser un
film explorant les mystères d'un tel lieu. En projetant des dieux
au cour de l'intrigue, j'ai trouvé le sujet encore plus amusant.
J'ai supposé que les divinités du folklore nippon pourraient elles
aussi, comme les salarymen japonais, récupérer des forces aux sources
chaudes avant de repartir au travail. Evidemment, les dieux voudraient
rester dans la maison de bain un peu plus longtemps, mais ils sont
forcés de déguerpir une fois le week-end achevé. Je suppose que
les divinités d'aujourd'hui doivent être très occupées.
@
A propos des Dieux, où avez-vous puisé votre inspiration pour en
décrire autant ?
Au
Japon, depuis plusieurs centaines d'années nous croyons que les
Kami (dieux) et les Rei (esprits) sont partout : dans les rivières,
dans chaque arbre, dans chaque maison, chaque cuisine. Au moment
de concevoir Le Voyage de Chihiro, il fallait que je visualise ces
Kami. La plupart des représentations sont issues de mon imagination.
D'autres par contre m'ont été inspirées par le folklore nippon.
Par exemple, les masques en papier utilisés lors de cérémonies au
temple Kasuga Taisha m'ont servi pour représenter une divinité.
@
Le personnage de "sans visage" a un rôle très précis à jouer dans
Le Voyage de Chihiro ?
Oui,
j'aimais beaucoup l'idée de ce dieu errant, ne possédant pas de
maison et qui n'est pas issu du folklore nippon. En fait, Kaonashi
(sans visage) représente le Japon contemporain. Beaucoup de gens
croient qu'ils peuvent être heureux grâce à l'argent. Mais, en leur
donnant de l'or, Kaonashi rend-il les gens heureux ? En
mettant en scène un tel personnage, je pensais que les réactions
du public seraient très intéressantes.
Certaines personnes ont pensé que "sans visage" représentait une
mère. D'autres
ont cru qu'il s'agissait d'un père. Enfin, j'ai reçu une lettre
d'un petit garçon m'expliquant qu'il était très triste que "sans
visage" ne sache pas où aller. Il m'a raconté qu'il avait pleuré
de soulagement quand Chihiro a autorisé "sans visage" à prendre
le train en sa compagnie.
@
Le personnage de Okusare-Sama (kussare signifie pourri en japonais)
est-il une allégorie aux rivières polluées ayant besoin d'être nettoyées
?
Je
n'espère pas éduquer les gens sur le plan du civisme écologiste.
Par contre, je projète mes expériences personnelles dans mes films.
Il est vrai que je contribue à nettoyer la rivière qui coule à côté
de ma maison. Je préfère nettement les arbres au béton. C'est pour
cela que je montre des arbres et des rivières dans mes films. Mais
c'est tout. Il ne faut pas y voir une volonté didactique.
@
On note dans presque tous vos films une présence religieuse, animiste
notamment, qui est sous-jacente...
Au
japon, la religion revêt un caractère plus culturel que partisan.
La religion, quelle soit bouddhiste ou shintoïste, est omniprésente
dans le pays, mais elle n'est pas envahissante, ni véritablement
prépondérante. Les symboles religieux se retrouvent partout. Dans
mes films, je les utilise identiquement. Ils sont éparpillés dans
le décor mais restent discrets. Ils sont le témoin d'une tradition
et d'une réalité. Les progrès de l'agriculture ont dû favoriser
les cultes naturistes, qui sont l'une des composantes de la religion
japonaise. Cette intimité avec la nature constitue encore aujourd'hui
l'une des caractéristiques essentielles de l'âme nippone.
@
Pour la première fois de votre carrière vous avez collaboré avec
un studio étranger (coréen) pour achever la réalisation du Voyage
de Chihiro dans les délais....
Au
moment où nous avions déjà fait appel à toutes les ressources disponibles
des autres studios japonais, nous étions encore en retard sur le
planning. Nous avons alors contacté D.R. Digital en Corée pour nous
aider à produire des intervalles et effectuer une partie de la colorisation
digitale. En dépit de la très bonne réputation de D.R., nous étions
tous un peu inquiets. Mais, le staff coréen s'est avéré très compétent.
Il a travaillé très dur et avec une célérité impressionnante. Je
pense que pour le même type de travaux nous ferons encore appel
au studio D.R. dans un futur proche.
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Quel est votre prochain projet ?
Il
s'agit d'un film qui pourrait être diffusé dans les salles nippones
en 2004. Je ne sais pas encore si je vais le réaliser. Le monde
change énormément en ce moment. Il y a une recrudescence du terrorisme
et une sérieuse récession au Japon. Dans ces conditions, il faut
que le studio produise une ouvre ayant un sens, qui puisse poser
les bonnes questions, et pourquoi pas fournir quelques réponses
et un peu d'espoir au public. Vous l'imaginez, tout cela est très
complexe.
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